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Pensée déconfite du confinement

Ne pas penser trop vite à l’après

Anti-tribune

lundi 6 avril 2020, par GGB

La floraison de tribunes et d’initiatives qui nous invitent à penser et préparer l’après peut susciter un malaise pour ceux qui sont loin d’être sortis de la crise. Par ailleurs, est-il possible vraiment possible de penser l’après sans avoir pris le temps de savoir ce qui se passe et de le comprendre ?

Depuis quelques jours déjà, plusieurs initiatives nous invitent à « penser l’après ». L’intention est sans doute louable puisqu’il est convenu que rien ne sera plus comme avant et qu’il ne faudrait prendre aucun retard pour tirer les leçons de la crise que nous traversons. Pourtant une telle proposition peut aussi susciter un certain malaise car elle laisse supposer que la catastrophe actuelle serait déjà passée ou en voie de l’être.

Cela risque de paraître un peu étrange aux proches des victimes toujours entre la vie et la mort, aux soignants soumis à la pression du moment, aux familles privées du deuil de leurs proches, à toutes celles et à toux ceux dont le quotidien consiste à prendre des risques sans savoir de quoi sera fait le lendemain. Inviter dès maintenant à se projeter dans l’après, alors que tant d’entre nous restent suspendus à la lourde incertitude de l’instant, a quelque chose d’assez déplacé.

Cette précipitation pose aussi le problème de notre compréhension du présent. Il est assez curieux de commencer à envisager la suite alors même que l’on nous enjoint à ne pas nous pencher sur le passé. Au nom de l’unité du pays « en guerre » – terme assez impropre, au demeurant, car en guerre on est prêt à tuer pour se défendre –, il ne serait pas opportun de chercher maintenant les raisons de notre relative impréparation. Si nous sommes encouragés, au nom d’une conception singulière du civisme, à suspendre notre envie de comprendre le passé tout proche et à nous concentrer sur le présent, pourquoi serait-il pertinent de se projeter dans l’avenir ?

En fait, prétendre penser l’après sans voir pris le temps de savoir ce qui se passe ni de mesurer la profondeur de la crise, voilà sans doute le meilleur moyen de retomber dans l’ornière du « plus jamais ça », prélude assez fréquent à l’absence de changement de fond. Avant de se lancer dans des prospectives toute faites, il faudrait d’abord prendre la mesure de ce que nous vivons, la réalité du nombre de nos morts, celle des séquelles chez les vivants, celle des comportements lâches ou héroïques que cette crise révèle, celle des tensions qu’elle génère. Pour cela, il nous faut prendre le temps de l’enquête et du questionnement. Si nous ne le faisons pas, nous risquons de rester aveugles aux mêmes choses qu’hier et sourds aux voix qu’il aurait fallu pourtant écouter.

Il serait bon, en effet, que les penseurs de l’après ne soient pas les mêmes que ceux qui ne nous ont pas très bien préparés au présent. Tout d’abord, ceux qui se lancent dès maintenant à l’avant-garde de la reconstruction du monde ne pourraient-il pas avoir la courtoisie d’attendre ceux qui s’épuisent sur le front du combat – dans les hôpitaux comme dans les supermarchés – et qui n’ont pas nécessairement le temps de réfléchir à ce que doit être demain ? Sans doute ont-ils des choses intéressantes à dire. En attendant, les vedettes habituelles des plateaux logomachiques pourraient ainsi en profiter pour faire un petit examen de conscience et se demander si leur contribution est vraiment essentielle.

Se laisser le temps du combat contre l’adversité et respecter celui du recueillement, prendre celui de l’enquête et de la réflexion, attendre que ceux qui sont toujours en première ligne puissent participer à la réflexion collective pour mieux en renouveler les acteurs sont des préalables indispensables pour que la pensée de l’après ne dégénère pas rapidement en business as usual.