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Lettre à M. Patrick Cohen sur son entretien avec M. Philippe Val

vendredi 10 avril 2015, par GGB

Cher Patrick Cohen,

Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous m’avez gâche ma matinée. Voyez-vous, France Inter et moi, c’est une affaire de famille. Ma grand-mère écoutait France Inter, ma mère écoutait France Inter et je l’impose moi-même chaque matin à toute la maison. Le 7-9 fait partie des rites quotidiens et, sans flatterie, je dois dire que j’apprécie tout particulièrement de vous entendre donner la contradiction, de manière courtoise et informée, à vos interlocuteurs. Depuis un mois, du fait de la grève, je suis un peu perdu mais le retour progressif à la normale est pour moi une source de réconfort.

Ce matin, patatras ! Philippe Val est votre invité.

Là, bien sûr, n’est pas le problème. Vous invitez qui vous voulez puisque le principe d’Interactive, c’est qu’à un moment ou à un autre il peut y avoir contradiction de l’invité par vous-même ou vos collègues mais aussi par les auditeurs.

Nous commençons donc par écouter Philippe Val nous dire que la "vulgate sociologique", toujours prompte à mettre en avant les déterminismes sociaux au détriment de la responsabilité individuelle, est responsable de l’aveuglement qui a conduit aux atrocités de janvier, à la montée de l’antisémitisme et à celle de la barbarie. Philippe Val concède certes que Rousseau, d’où tout est parti, n’est pas responsable de Pol Pot mais on se demande bien ce qu’il pense des autres quand il parle de "totalitarisme mou". Bien entendu, on pourra me rétorquer que le format de l’entretien conduit à des raccourcis. Le raccourci, c’est le problème et non pas une excuse. Puisque M. Val en appelle à la responsabilité, il doit bien être responsable de ce qu’il dit.

Pour tout vous avouer, j’ai trouvé cette séquence navrante et, pour le dire avec une grossière familiarité, dégueulasse (mais je me calme à mesure que je vous écris). Je ne suis pas sociologue - je suis historien - mais j’ai des collègues et même des amis sociologues. J’ai aussi des étudiants en sociologie. En quelques minutes, sur votre antenne, M. Val a ruiné le travail de ceux qui passent des années à enquêter sur des terrains parfois compliqués et même dangereux, de ceux qui passent autant de temps à écrire des livres et des articles dont ils pèsent chaque mot, de ceux qui enseignent toute la difficulté d’une démarche rigoureuse dans le domaine des sciences sociales.

De démarche rigoureuse, il me semble que M. Val n’en a cure. Il lui suffit d’opposer connaissance des déterminismes sociaux et responsabilité individuelle. Un étudiant de licence pourrait lui répondre que loin de s’opposer ces deux choses se complètent. Connaître la réalité, c’est déjà un premier pas pour prendre ses responsabilités et la transformer. À moins de croire que nous sommes transparents à nous mêmes ou qu’il suffit de lancer quelques formules-choc pour avoir une connaissance de ce que nous sommes, connaître le social n’a rien d’évident. Cela réclame un peu d’humilité et beaucoup de travail. Bien entendu, il y a de bons et de mauvais sociologues comme il y a de bons et de mauvais journalistes.

Une des premières choses que l’on vous apprend quand vous étudiez la sociologie c’est de définir votre objet. M. Val s’en prend à la "vulgate sociologique". Mais qu’est-ce donc que cette "vulgate" ? Quels sont ses textes ? Ses auteurs ? Où s’enseigne-t-elle ? Nous n’en saurons rien - sauf peut-être à lire son livre ce dont son propos outrancier ne donne guère envie. En fait, M. Val a procédé par insinuation, par amalgame, par raccourci, utilisant, inconsciemment peut-être, la rhétorique qu’il prétend dénoncer. Quel beau fait d’arme que de combattre l’inculture en éreintant la connaissance !

Faire d’une sociologie que l’on se garde bien de définir la complice de l’antisémitisme, du racisme, de la xénophobie et de la barbarie, c’est un procédé de disqualification insupportable. Comprendre, ce n’est pas chercher des excuses. Parce que vous allez montrer que la pauvreté se concentre dans certains milieux et les richesses dans d’autres, vous seriez un terroriste en puissance ? Parce que vous allez dire qu’au-delà de toute bonne volonté individuelle il y a des facteurs qui empêchent les gens de faire ce qu’ils veulent, voire d’imaginer un autre avenir que leur présent quotidien, vous seriez un assassin qui s’ignore ou, pire, le lâche complice d’un assassinat à venir ? Tout cela donne la nausée.

M. Val s’en prend ensuite aux écologistes et à d’autres. Je ne vais pas défendre ici les écologistes. Ils le font très mal tout seuls. Je veux juste dire que le pire "danger intellectuel", comme dit M. Val, ce n’est pas cette "vulgate sociologique" invisible. Ce sont le confusionnisme et l’essayisme. Lorsque les deux se conjuguent, ils sont à la pensée critique ce que la boucherie est à la chirurgie (encore que les bouchers fassent souvent un travail précis et avisé).

Je dois reconnaître que vous et vos collègues, M. Cohen, avez donné la contradiction à M. Val. Mais ce n’est pas à vous que je vais apprendre votre métier : les dés étaient pipés sans l’intervention des auditeurs et avec cette improbable hésitation entre le tutoiement et le vouvoiement de M. Legrand, qui, je crois, a voulu être honnête mais qui a montré, en fait, qu’il n’avait pas trouvé la bonne distance. Du coup, on a eu l’impression d’une mauvaise réclame pour l’ouvrage d’un copain. Vous ne pouvez pas vous cacher derrière la grève qui n’est pas une surprise, elle qui dure depuis bientôt un mois. Si vous aviez voulu écarter tout risque de complaisance à l’égard de M. Val, vous auriez pu reporter son intervention. Mais j’imagine que cela est plus facile à dire qu’à faire.

Il est temps de conclure. Je ne vais pas déchirer ma carte d’auditeur, jurer que jamais plus je ne prêterai l’oreille à vos ondes. Bien, au contraire, après cette matinale pour moi désastreuse, je suis plus impatient que jamais de retrouver votre radio qui est aussi la mienne.

Bien cordialement,

Gabriel Galvez-Behar