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Après l’IDEX

Quand l’IDEX perd le Nord

dimanche 7 février 2016, par GGB

Les opposants aux Initiatives d’excellence et les membres du jury de ces dernières partagent sans doute un point commun insoupçonné : pour eux, les perdants ont bien mérité leur échec ! Pour les premiers, les vaincus de l’IDEX sont victimes de leurs propres illusions voire de leur complicité vis-à-vis du système. Pour les seconds, ils n’ont tout simplement pas le niveau dont le jury est le garant.
Voilà toutefois qu’à Lille les damnés de l’IDEX ont décidé de réclamer des explications. Et les voilà traités de « mauvais perdants » ou de « Calimero » incapables de se remettre en question (ce qui prouve bien qu’ils ne méritaient pas cette manne). La double peine, en somme.

Les opposants aux Initiatives d’excellence et les membres du jury de ces dernières partagent sans doute un point commun insoupçonné : pour eux, les perdants ont bien mérité leur échec ! Pour les premiers, les vaincus de l’IDEX sont victimes de leurs propres illusions voire de leur complicité vis-à-vis du système. Pour les seconds, ils n’ont tout simplement pas le niveau dont le jury est le garant.
Voilà toutefois qu’à Lille les damnés de l’IDEX ont décidé de réclamer des explications. Et les voilà traités de « mauvais perdants » ou de « Calimero » incapables de se remettre en question (ce qui prouve bien qu’ils ne méritaient pas cette manne). Pourtant, nous ne sommes pas obligés d’accepter ce mauvais procès.

 À la recherche de la première division

Précisons d’emblée un point. Pour ma part, je n’ai jamais eu d’opposition de principe vis-à-vis d’une certaine conception des initiatives d’excellence. On pouvait tout à fait concevoir, en effet, de doter de moyens extra-budgétaires certains sites universitaires considérés, à un temps donné, comme la vitrine de la recherche et de l’enseignement supérieur français. Encore fallait-il remplir plusieurs conditions complémentaires pour ne pas s’enfermer dans un piège inégalitaire et malthusien : le processus de sélection ne devait pas s’éterniser, il devait être complété, après une dizaine d’années, par une nouvelle vague permettant de labelliser de nouveaux sites à qui l’on aurait donné le temps et les moyens de se renforcer. Bien entendu, une telle émergence aurait supposé - condition supplémentaire - une stratégie visant à aider les établissements non sélectionnées en première vague à progresser. Pour le dire autrement, le PIA aurait dû être accompagné d’une véritable stratégie de la recherche et de l’enseignement supérieur tranchant certains problèmes qui handicapent lourdement tout notre système : la mauvaise préparation de la masse des étudiants aux études supérieures ; le manque chronique de moyens dans les universités mais aussi les conditions de travail inacceptables qui aboutissent à un gaspillage en compétences et en énergie ; le double dualisme de notre système (universités versus grandes écoles et universités versus organismes de recherche).

Bien entendu, les choses ne se sont pas passées ainsi. Le processus IDEX s’est précisément éternisé. Décliné en deux double vagues, il s’apparente désormais à une lutte pour la dernière place de la « première division ». Cette lutte est d’autant plus dérisoire que l’on ne sait jamais combien de places seront finalement offertes, ni même quelles en sont les règles puisque ces dernières changent sans cesse.

En ce qui concerne le dossier lillois, il est évident que l’on ne pouvait pas ne pas tenter d’arracher le gilet de sauvetage. Il est vrai cependant qu’avec un tel système, les faibles sont toujours assurés de perdre. S’ils ne se présentent pas, c’est parce qu’ils ne font pas le poids. S’ils participent et perdent, c’est parce qu’ils ne sont pas bons. Bien entendu, il se trouve toujours un outsider qui gagne et qui a le mérite d’être l’exception qui confirme que « quand on veut, on peut » et que les autres sont vraiment nuls. Ainsi peut-on peut-être reprocher aux candidats malheureux du PIA d’avoir creusé leurs propres tombes. Mais d’un autre côté, comment peut-on leur reprocher d’être allés chercher ces marges de manœuvre qui fondent comme neige au soleil ? Comment peut-on leur reprocher une certaine forme de fierté ?

 La communauté universitaire lilloise est-elle nulle ?

Contrairement à ce que disent ceux qui les considèrent comme de mauvais perdants, les universitaires lillois sont tout à fait conscients de leurs faiblesses parce qu’ils les éprouvent tous les jours et depuis longtemps. Comme partout, nous avons une part de responsabilité dans nos propres dysfonctionnements. Mais il faut le dire et le redire : la faiblesse de notre communauté est largement due à un héritage avec lequel nous avons du mal à rompre et à un contexte dont nous avons du mal à nous détacher.

L’héritage, c’est d’abord un système universitaire complexe avec trois universités lilloises, trois autres universités dans le ressort de l’Académie de Lille, un Institut catholique, qui bénéficie largement du soutien des élites politiques de gauche comme de droite, et un grand nombre d’écoles. Pour le dire pudiquement, les coûts de coordination sont fort élevés là où tout peut finir par une guerre de beffrois. L’héritage, c’est aussi un appareil productif très peu intensif en recherche du fait des anciens choix patronaux. C’est enfin une situation sociale - et maintenant politique - extrêmement dure dans une région qui caracole en tête des classements de pauvreté et de chômage. Hélas, à une époque où la compréhension devient suspecte, rappeler ces réalités résonne comme une tentative d’excuse. Cela fait "Calimero".

Le projet IDEX qui vient d’être recalé a pourtant eu ceci de positif qu’il a permis à notre communauté universitaire lilloise d’en finir avec le regard négatif qu’elle pouvait porter sur elle-même. Les choses n’ont pas été faciles. Pour ma part, comme je l’avais fait il y a quelques années, j’ai démissionné du Conseil d’administration de mon université en janvier 2015 lorsque l’on nous a fait voter notre soutien à l’IDEX sans nous en remettre le dossier. Mais l’honnêteté m’oblige à reconnaître que les choses ont été tout à fait différentes après la pré-sélection puisque le dossier fut transmis cet automne tant aux comités techniques qu’aux conseils d’administration de nos universités. Ce projet nous a aidé à mieux nous connaître et à réaliser que nos résultats pouvaient être positifs voire excellents.

Toutes choses égales par ailleurs, la communauté scientifique lilloise peut être fière du travail qu’elle accomplit et peut-être est-elle finalement plus productive que d’autres qui bénéficient d’un contexte autrement plus favorable. Est-ce cela qui explique la qualification du dossier IDEX au printemps, divine surprise qui donna tort aux sceptiques, dont je faisais d’ailleurs partie ? Quoi qu’il en soit, cette qualification a mis fin au cycle des défaites essuyées depuis 2008 (Plan Campus, IDEX 1.1 et 1.2 sans remonter au projet Soleil) tandis que le regard des partenaires extérieurs a changé. Elle a facilité, en apparence du moins, la coordination au sein de notre système régional extrêmement complexe tandis qu’elle a donné de la crédibilité au projet de re-création de l’Université de Lille.

 Le coup de Jarnac du jury IDEX

La fusion de l’Université de Lille est pourtant un point sur lequel le jury IDEX a complètement changé d’avis. Alors qu’elle était considérée comme un point fort au mois d’avril 2015, elle est jugée trop lente en janvier 2016. Pourtant, le calendrier n’a guère changé et le processus a suivi son cours tout au long de l’année 2015. Point fort au mois d’avril, la "qualité et l’ambition scientifique" passe du A au C quelques mois plus tard. Certes, le jury précise bien que ses critères de notation ont changé entre les deux tours mais la note est assortie de commentaires reprochant à l’excellence de ne pas être répartie de manière égale (argument absurde quand on y pense). Bref, à la lecture du second rapport, on se demande bien comment le dossier lillois a pu être qualifié au printemps ?

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Devant un tel mystère, qui n’a reçu aucune explication à ce jour, on ne peut s’empêcher de penser que le dossier lillois a servi de faire-valoir pour faire passer un des deux dossiers retenus. Et, même s’il est délicat de le dire, ce qui surprend à Lille, ce n’est pas tant d’avoir perdu contre Grenoble, favori qui bénéficie en outre d’importants soutiens depuis longtemps, mais d’avoir été écarté au profit de l’Université Côte d’Azur, COMUE dont le moteur est l’université de Nice forte de 1600 enseignants et de 25000 étudiants environ. Or, dans une certaine mesure, il apparaît que le projet niçois est maintenant relativement mieux traité que l’université Paris-Saclay et qu’il l’est quasiment aussi bien que le projet Paris Sciences et Lettres [1].

Projet Enseignants-chercheurs et de chercheurs Étudiants Dotation IDEX
Paris-Saclay 9000 65 000 950 millions €
PSL 2500 15000 750 millions €
Côte d’Azur 1600 25000 580 millions €
Lille 3300 64000 0 €

Attention ! Ces chiffres proviennent de la consultation des sites institutionnels des différents projets et des fiches IDEX sur le site du ministère (pour les deux premiers). Les données ne sont toutefois pas tout à fait cohérentes.

La future université de Lille compte, quant à elle, 3300 enseignants-chercheurs et 64000 étudiants. Alors qu’elle espérait arracher l’une des dernières places de la première division, l’université de Lille se voit signifier qu’elle s’est trompée de championnat. Alors que les IDEX de province étaient essentiellement des projets de taille importante, le jury récompense avec Nice un projet fait sur le modèle PSL. Comment se préparer à un « concours » dont les règles sont aussi obscures que variables ?

Un autre motif de colère est le résultat que va produire cette nouvelle vague. Hier, l’Ile-de-France comptait déjà quatre IDEX. Avec ce résultat, la région PACA compte désormais deux IDEX. Demain, avec un succès lyonnais plus que probable, et même souhaitable, la région Auvergne-Rhône-Alpes comptera également ses deux IDEX. Seul Paris représentera l’excellence au Nord d’une ligne allant de Strasbourg à Bordeaux. Peut-être les Lillois ont-ils cru secrètement qu’il ne serait pas possible de ne pas tenir compte de certaines exigences en termes d’aménagement du territoire ? Puisque Montpellier, Rennes ou la Lorraine était en dehors de la course à l’IDEX, peut-être avons-nous cru que les choses étaient jouables ? Défaut de solidarité avec les autres vaincus, mais qui fut réellement solidaire dans ce système de mise en concurrence ? Excès de confiance, tant il avait été répété que le PIA n’avait rien à voir avec l’aménagement du territoire ? Quoi qu’il en soit, la déception a été à la mesure d’un espoir aussi intense que notre pénurie.

 Refaire de la politique universitaire

C’est là où l’actuel processus du PIA révèle toute son absurdité. Que la logique rejetant toute considération territoriale puisse valoir pour les premiers du classement, pourquoi pas ? Mais pour les derniers de la « première division », une telle ligne de conduite est inepte. Elle prétend créer des différences irréversibles entre des sites qui, globalement, se valent aujourd’hui. Elle risque d’accentuer les difficultés des « petites et moyennes universités » qui, elles, sont reléguées dans un véritable angle mort.

Dans son état actuel, le processus du PIA traduit le naufrage de la politique de l’enseignement supérieur et de la recherche en France. Qu’il ait fallu près de quatre ans au pouvoir actuel pour faire émerger une stratégie de l’enseignement supérieur (STRANES) qui ne sera probablement jamais mise en œuvre faute de temps et, surtout, de moyens, dit combien la période 2012-2017 se sera avérée stérile. Feindre de croire que les COMUE puissent pallier l’absence d’une réelle stratégie territoriale, c’est se bercer d’illusions, surtout quand la mise en œuvre du PIA est confiée à des acteurs auquel l’État abandonne ses prérogatives. En somme, les Lillois ont la même réaction vis-à-vis de leur échec à l’IDEX que les électeurs vis-à-vis du pouvoir qu’ils ont élu en 2012 : ils ont voulu y croire sans se faire trop d’illusions et cela ne les empêche pas d’être révoltés aujourd’hui à l’idée d’avoir été pris pour des imbéciles.

Reste que, faute de pouvoir compter sur les autres, il va bien falloir compter sur soi-même et les porteurs du projet lillois ont raison de garder la tête haute. Le pire serait de courber l’échine et de s’excuser d’avoir de l’ambition. Ailleurs, certains se coiffent de bonnets rouges ; on les écoute. D’autres, ici même, choisissent de confier leur destin au Front national. Malgré l’échec et le mépris, notre communauté d’enseignants et de chercheurs n’a d’autre choix que de protéger la petite flamme vacillante de l’université pour assurer à ses étudiants l’avenir qu’ils méritent et pour conjurer la violence qui nous menace.

P.-S.

Modification le 8 février : dernière phrase "assurer à leurs étudiants" modifié en "assurer à ses étudiants".
Modification le 9 février : "région Rhône-Alpes-Centre" modifié en "région Auvergne-Rhône-Alpes" ; correction de coquilles.

Notes

[1Notons en passant que la COMUE Université Côte d’Azur comprend parmi ses membres SKEMA Business School et EDHEC Business School qui sont également implantées ... dans la métropole lilloise