L’iDEX lillois et ma théorie du gilet de sauvetage
Les trois universités lilloises et leurs partenaires ont déposé il y a quelques semaines la version définitive de leur candidature à l’IDEX. Auparavant, les trois conseils d’administration avaient été réunis ainsi que les trois comités techniques pour examiner le dossier et la lettre d’engagement.
Au cours de la réunion des trois comités techniques le 15 octobre 2015, j’ai eu l’occasion d’exprimer ma position qui a été répercutée par le compte rendu disponible sur le site du SNESUP Lille 1 . Ce compte rendu est globalement fidèle à mes propos mais j’aimerais ici les rendre un peu plus clairs afin de mieux faire comprendre mon vote en faveur du dossier.
Je précise que les quelques lignes qui suivent sont personnelles et qu’elles n’engagent que moi.
La théorie du gilet de sauvetage
Au cours de cette séance, j’ai exprimé l’idée que nous ne pouvions pas ne pas soutenir la candidature à l’IDEX car celle-ci était comparable à un gilet de sauvetage qu’on ne saurait refuser.
En l’absence de modèle économique clair les universités n’ont aujourd’hui aucune marge de manœuvre pour se développer. Les récents rapports de l’IGAENR et de la Cour des comptes ont souligné ce paradoxe d’universités à la santé financière globalement saine mais aux marges de manœuvre étroites. C’est la raison pour laquelle, ici ou là, on cherche de nouveaux moyens de financement, dans les frais d’inscription (piste close par le Gouvernement) ou dans la formation continue. Je ne développe pas mais je fais partie de ceux qui considèrent que, même si les personnels font des miracles, les universités françaises vivent trop chichement et que cela les fragilise.
Dans ce contexte, on ne peut pas refuser la perspective d’un financement extra-budgétaire qui viendrait nous donner un peu d’air frais, surtout dans une Région qui n’a pas souvent été chérie par l’État et les organismes de recherche (mais ça, promis, c’était avant). On peut certes critiquer une approche que l’on jugera cynique mais elle est aussi cynique - ou pragmatique - que celle de ceux qui ont largement sollicité l’ANR alors qu’ils en disaient pis que pendre.
Du gilet au canot
Pour toutes ces raisons, l’IDEX, indispensable, n’est cependant pas la panacée. Si les universités lilloises le décrochent, il représentera environ 15 millions d’euros par an, soit moins de 5% des ressources de la future Université de Lille. Il ne faut donc pas faire croire que cet argent constituera un jackpot comme le titre la presse régionale (ici ou là). Il en va de même pour les quelque 500 ou 600 millions d’euros de capital qui ont vocation à être reversés à la fin de la période. C’est une somme mais il s’agit de capital. À titre de comparaison, un tel montant correspond à l’endowment d’une université étasunienne moyenne.
Certes, l’IDEX peut - et doit - constituer un effet-levier en incitant les collectivités territoriales, les entreprises et tous ceux qui le souhaitent à apporter des financements complémentaires. Vu le contexte politique et économique, il faut cependant s’assurer qu’ils le fassent. Pour le dire autrement, le gilet de sauvetage ne suffira pas si l’on ne nous fournit pas un canot avec.
Anticiper les déséquilibres
Bien entendu, la question est de savoir si tout le monde pourra monter à bord. Les promoteurs du dossier assurent que oui et il n’y a aucune raison de leur faire un procès d’intention. La candidature a été construire de sorte à ce que, à travers des appels à projets expertisés par un conseil scientifique extérieur, chaque membre de la communauté universitaire puisse prétendre à un soutien de l’IDEX. Malgré cela, on ne peut pas faire comme si de tels dispositifs n’allaient pas accroître certaines inégalités au sein de nos établissements. [1]
Vu que l’université "normale" est déjà inégalitaire, il n’est pas raisonnable de faire comme si les dispositifs du PIA n’allaient pas créer de nouvelles inégalités puisque leurs attendus sont précisément de concentrer les (maigres) financements et de resserrer la gouvernance. Si l’on est réellement animé des meilleures intentions, il faut donc anticiper sur ces effets et commencer par les identifier.
Aux uns la recherche d’excellence, aux autres la démocratisation ?
Le premier effet des dispositifs dits d’excellence est de précariser la fonction d’enseignement. Quand un collègue a la chance de bénéficier d’une délégation (c’est mon cas), son salaire n’est pas compensé au coût horaire complet mais sur la base d’une heure de vacation. Soit un rapport d’un à quatre ou cinq environ. Si les enseignants temporaires mal payés ne sont pas nécessairement moins bons que les enseignants permanents bien rémunérés, ce mécanisme déprécie gravement la mission d’enseignement en créant une réserve de contractuels qui peinent à trouver des postes permanents et qui ne peuvent pas assumer pleinement des fonctions d’encadrement des enseignements. De ce fait, ces dernières pèsent de plus en plus sur un nombre de plus en plus étroit de collègues.
On peut certes arguer du fait que l’IDEX comprendra aussi des opérations liées à la formation et que, par ailleurs, des réflexions ont lieu pour assurer une meilleure reconnaissance de l’investissement des enseignants. Mais tout porte à croire que ces bonnes intentions ne peuvent pas suffire à corriger des déséquilibres structurels surtout si l’on revient, ainsi que le suggère l’IGAENR ou la Cour des comptes [2], sur le référentiel des tâches. Les dispositifs pédagogiques particuliers (les bi-licences, par exemple) ou ceux permettant à des élèves socialement défavorisés de rejoindre des filières sélectives ne peuvent pas répondre à des injonctions de démocratisation qui concernent des effectifs bien plus larges. Pour le dire autrement, dans l’état des choses actuel, le PIA ne fait qu’accroître la tension entre la mission dite d’« excellence » et celle dite de « démocratisation », en dépit des mesures ponctuelles censées servir de correctifs.
En guise de conclusion
Il faut donc soutenir la candidature lilloise à l’IDEX, non seulement parce que les universités lilloises et leurs partenaires ont le potentiel scientifique et pédagogique pour être un pôle de référence international, mais aussi parce qu’on ne refuse pas un gilet de sauvetage. Cependant, ce soutien doit être lucide. Il ne doit pas exagérer la solution qu’un succès apporterait et il ne doit pas non plus occulter les problèmes possibles. Je suis fermement convaincu, en revanche, qu’un échec nous renverrait dans les cordes. Nos étudiants ne le méritent pas et notre Région, où la lumière est chancelante, non plus.
Gabriel Galvez-Behar
Un blog irrégulier d’expression personnelle