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Pourquoi je suis pour la modulation.

Et contre la mastérisation

dimanche 8 mars 2009, par GGB

Voilà plus de deux mois que le monde universitaire est en ébullition. Cette situation résulte de la conjonction d’un malaise profond de l’université — de ses personnels mais aussi de ses étudiants — et du refus d’une série de réformes menées tambour battant sans dialogue véritable. Cette stratégie du "carpet bombing" s’est cependant trouvée remise en cause par la cristallisation de plusieurs facteurs : le mécontentement à l’encontre de chacun des projets (la réforme du décret statutaire des enseignants-chercheurs, la mastérisation des enseignants, le nouveau mode de répartition des moyens, etc.), le changement du bureau de la CPU, la révélation des dotations budgétaires 2009 et le contexte général de crise économique sont venus cassés une dynamique sur laquelle le pouvoir comptait s’appuyer.

Imposer la négociation

Le refus des réformes a donné lieu à un front unitaire assez inédit — du SNESUP à l’Autonome — qui cache mal les divergences idéologiques et des conceptions différentes de l’université. Deux stratégies, cependant, ont émergé depuis que le conflit s’est cristallisé : la première revient à imposer un bloc de revendications et attend du pouvoir qu’il opère une retraite générale sur tous les fronts ; la seconde consiste à forcer le gouvernement à la négociation, à engranger les résultats, à traiter les poches de résistance l’une après l’autre.

Cette seconde stratégie a conduit un syndicat, le SGEN-CFDT, à exiger le premier de véritables négociations sur le décret statutaire. Croyant pouvoir passer outre, Valérie Pécresse a, à la fin du mois de janvier, transmis la seconde version du décret au conseil d’État. Face à la réussite des manifestations unitaires du 19 février, elle a dû se résoudre à des négociations, précédées d’une phase de médiation. Ces négociations ont eu lieu au début du mois ; elles se traduisent par des évolutions notables du décret de 1984 mais aussi des projets qui ont été soumis depuis l’automne. Le premier changement substantiel est le caractère volontaire de la modulation. L’article 5 du nouveau projet de décret prévoit, en effet, que la "modulation ne peut se faire sans l’accord de l’intéressé". Autre modification de taille : une évaluation régulière, quadriennale au moins, est instaurée et porte sur l’ensemble des activités des enseignants-chercheurs.

Même si le décret dans sa version actuelle comporte, de mon point de vue, des limites (la détermination individuelle des services n’est pas assez encadrée), on ne peut contester qu’il ne ressemble en rien à sa première version. Pourtant, nombreux sont ceux qui ne voient dans le résultat de cette négociation qu’une opération d’enfumage menée par des "syndicats minoritaires". Rappelons que les quatre syndicats assis pendant près de vingt heures à la table des négociations représentent 51% des suffrages aux élections du CTPU. Pour une minorité, il faut avouer que cela n’est pas mal. Au-delà de ce procès en illégitimité, les opposants à la version actuelle du décret critiquent : 1°) le fait que l’on considère que l’enseignant-chercheur puisse faire autre chose que de l’enseignement et de la recherche, 2°) le fait que la modulation puisse exister, 3°) le fait qu’il puisse faire l’objet d’une évaluation en dehors des promotions. Il y a là, en fait et au-delà des lignes de partage traditionnelles, une véritable confrontation entre des visions de l’université assez antagonistes.

La modulation nécessaire

Disons les choses nettement. C’est parce que l’université d’aujourd’hui doit assurer une formation de masse et qu’elle doit faire vivre les libertés universitaires que le métier d’enseignant-chercheur ne peut se limiter à l’enseignement et à la recherche. C’est parce que le métier d’enseignant-chercheur comporte des tâches d’administration, de coordination, de tutorat, etc. que la modulation est nécessaire. À l’inverse, refuser la modulation revient à se voiler la face et à désirer une université qui ne peut plus exister aujourd’hui. Il faut bien souligner, en effet, le paradoxe qu’il y a à vouloir défendre les libertés universitaires et à ne pas accepter la modulation. Promouvoir une autonomie réelle des universités suppose que des universitaires acceptent de prendre en charge un certain nombre de tâches administratives. Direction de composantes ou de laboratoires, participation à des conseils, responsabilités pédagogiques : souhaiterait-on confier toutes ces tâches à d’autres qu’à des enseignants et/ou des chercheurs ? À partir du moment où l’on doit assumer, en tant qu’enseignant-chercheur, de telles responsabilités, il faut bien admettre de moduler les sacro-saintes 192 heures. De même, la nécessité d’encadrer des étudiants qui, peut-être différents de ceux des années 1960, ont un besoin criant d’encadrement et de conseils réclame une meilleure coordination pédagogique et une plus grande disponibilité. Enfin, on peut penser qu’au cours d’une longue carrière les enseignants-chercheurs peuvent vouloir aussi participer à la réussite de leurs étudiants, non plus seulement en leur faisant cours, mais en assumant d’autres missions pourvu qu’elles restent au service de l’enseignement et de la recherche.

Quoi qu’on en dise, les tâches d’universitaire ne se résument pas à l’enseignement et à la recherche. Quand bien même les universités seraient dotées de tout le personnel administratif nécessaire — ce qui est loin d’être le cas —, les enseignants-chercheurs devraient toujours assumer d’autres fonctions. Il serait bon qu’on en finisse avec ce mépris à l’encontre de fonctions jugées ignobles et d’administrateurs soupçonnés de "faire ça, parce qu’ils ne veulent plus faire de recherche". Bref, il faut en finir avec cette dénégation qui vient entretenir l’illusion fallacieuse d’une université réduite à la seule communauté des universitaires. L’université est certes le lieu de l’enseignement et de la recherche mais elle ne peut répondre à ces missions qu’en en assumant d’autres qui les rendent possibles. De ce fait, elle doit être présentée comme la communauté des étudiants, des collègues BIATOS, des enseignants et des enseignants-chercheurs. Négocier fermement la modulation pour en finir le statu quo, voilà l’enjeu.

Négocier fermement le décret pour combattre la mastérisation

Une telle négociation n’interdit pas de se mobiliser pour obtenir le retrait d’une autre réforme, celle de la mastérisation des enseignants. Non seulement cette dernière n’est plus réalisable pour la rentrée — et ce serait un singulier manque d’amour propre que d’accepter de faire du travail bâclé — mais encore elle s’avère dangereuse sur de nombreux aspects (je les traiterai peut-être par ailleurs, mais ils sont assez connus). On ne doit, dès lors, accepter aucune précipitation. Bien entendu, on rétorquera qu’avoir accepté de négocier le décret n’est pas le meilleur moyen de s’opposer à la mastérisation. Je crois précisément l’inverse. Imposer la négociation, c’est renforcer sa crédibilité auprès de l’opinion publique. Se constituer en front permanent du refus, c’est le meilleur moyen d’être totalement incompris par une population auprès de qui il est si facile d’entonner des airs démagogiques. La mobilisation et la négociation ont permis d’obtenir des avancées incontestables à défaut d’être totales (sur le décret mais aussi sur les suppressions de postes). Refuser de les voir n’est-ce pas prendre le risque de se décrédibiliser ?

Bref, maintenant que des choses ont bougé sur le décret — mais aussi sur les postes et sur d’autres points —, nous pouvons plus facilement concentrer nos forces sur la mastérisation. En montrant que nous ne craignons pas de négocier et de faire évoluer notre statut, nous faisons la démonstration que nous ne sommes pas des partisans du statu quo. Dès lors, on ne pourra pas nous reprocher un conservatisme corporatiste. Attendre que le gouvernement capitule en rase campagne sur tous les fronts, c’est prendre le risque ou de perdre ou de ne rien voir évoluer, sur notre statut notamment. Le statu quo ne peut pas être une fin en soi.

Reste le désir diffus chez certains de jouer le match contre la LRU. Deux mots là-dessus. La LRU est une loi qui donnera le meilleur comme le pire. Sans doute son principe fondamental est-il condamnable : elle repose sur l’idée qu’une université peut sombrer si elle le souhaite. Drôle de conception du service public. Cela dit, peut-on rendre la LRU responsable de l’état de l’université ? En outre, la loi d’août 2007 repose sur l’idée que chaque université doit prendre son destin en main — avec les maigres moyens du bord et avec le nouveau système SYMPA qui n’a rien de sympa, on y reviendra. Elle doit conduire chaque membre de la communauté universitaire à se prendre en main. Elle incite à produire des règles à tous les niveaux et à en finir avec les traditions parfois tristes du monde universitaire. N’oublions pas qu’il ne suffit pas à une instance d’être nationale pour être juste : essayons donc d’être justes partout. En restant exigeants vis-à-vis de nous-mêmes, nous pourrons l’être plus facilement à l’encontre des autres.