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L’application du statut des juifs en CNRS en 1942

Extrait de la séance du Conseil d’administration du 20 mai 1942

samedi 16 juillet 2022, par GGB

Suite à la publication d’un tweet consacré à l’histoire du CNRS et à l’application du statut des juifs au CNRS pendant la Seconde Guerre mondiale, il m’a paru nécessaire de transcrire un document plus complet pour mieux faire comprendre ce processus.

La lecture de ce document nécessite une petite précision méthodologique. À l’époque que j’étudie, les séances du conseil d’administration du CNRS font l’objet de la rédaction d’un procès-verbal qui est établi à partir un compte rendu sténotypique beaucoup plus complet car il comprend le verbatim de la séance.

La photo que j’avais publié sur Twitter était tiré des procès-verbaux [1]. Le document retranscrit infra est tiré quant à lui de la sténotypie [2].

Le procès-verbal de cette séance a été publié par Michel Blay dans son ouvrage Les ordres du Chef. Culte de l’autorité et ambitions technocratiques : le CNRS sous Vichy, Paris, Armand Colin, p. 183-192. Je n’ai pas eu accès à cette retranscription mais il semble qu’elle se base plutôt sur le procès-verbal définitif (et donc résumé).

La séance est présidée par le conseiller d’État Edmond Rouchon-Mazerat. Sont présents : MM. Cuvillier, vice-président, Bonnafous, Louis de Broglie, Dunoyer, Lecouturier, Mario Roques, Painvin.

Assistent à la séance : MM. Jacob, Directeur du Centre, Dupont, Directeur-adjoint, Pinasseau, Contrôleur financier et M. Laurichesse, Secrétaire du Conseil.

Excusé : M. Dagnicourt.

[p 15]

M. Jacob – Il se peut que nous ayons, du reste, un ordre du jour très court.

Mercredi 1er juillet à 10 heures. Je crois que cela pourrait être fini en une séance.

Nous reprenons en sens inverse toujours les questions. Donc, les questions juives et les questions de sociétés secrètes, voici où nous en sommes. Elles se présentent pour le Centre de la manière suivante : le centre ne compte plus aucun fonctionnaire ou agent juif dans son administration centrale. Vous savez que nous sommes régis par un article 3. Il est interdit d’employer des non-aryens dans tout établissement qui tire ses ressources ou subventions de l’État, ce qui est exact pour nous. Donc, il n’y a pas de doute, j’ai discuté avec Xavier Vallat ; nous ne pouvons pas employer des nonaryens (sic), à moins [p. 16] qu’ils ne soient chevalier de la Légion d’honneur à titre militaire, ou décoré de la Croix de Guerre de 1914, ou de la Croix de Guerre de la dernière guerre à condition qu’elle soit homologuée… ou bien pupille de la nation. Cela c’est formel.

Pour les aide-techniques, la position du Commissariat aux Affaires juives est également formelle. Il ne veut pas de main d’œuvre qui ne soit nonaryenne (sic). Il y aura peut-être des dérogations pour nos boursiers de recherche, pour nos chercheurs, pour des gens qui ont une réelle valeur scientifique. Jusqu’à présent les choses se sont passées ainsi ; la doctrine ne s’est établie que petit à petit dans l’année précédente, avant même que ce conseil soit constitué, d’accord avec les ministres successifs (nous en avons eu 5 en 20 mois).

Et bien, les Ministres successifs ont été d’accord pour une certain tolérance et ont pris sur eux de m’autoriser à garder un certain nombre de personnes. Mais, il y a un commissariat aux affaires juives, et on ’a (sic) dit chez Monsieur Xavier Vallat que le Ministre de l’Éducation Nationale peut proposer des dérogations ; c’est le commissariat des questions juives qui décidera.

Pour les aides-techniques, tous ceux qui ne sont pas aryens ont été liquidés. Pour les autres, la loi pratiquement est sera définitivement appliquée à la fin de l’année scolaire parce qu’il a fallu que je fasse établir des fiches pour tout le monde. Or, il n’y a pas que Paris, et il y a aussi la zone libre. Et alors petit à petit, pour les aides-techniques [p. 17] nous allons l’appliquer. Il y a eu des pleurs et des grincements de dents… mais enfin ce n’est pas moi qui fais les lois.

Pour les boursiers, chargés de recherches et maîtres de requête recherches, etc… des dérogations sont prononcées après examen de chaque cas particulier. Quelle que soit la haute valeur (dont vous ne doutez pas !) du Directeur du Centre, et de son adjoint, ce n’est pas suffisant. J’ai des commissions ; je les réunies (sic) du 1er au 15 juin, et on examinera les cas particuliers, parce que j’ai des demandes… Vous avez un certain nombre de collègues de l’Université ou d’ailleurs qui, atteints par ces lois, se retournent vers la caisse des Sciences, essaie d’avoir une allocation, une subvention quelconque, quelque chose à la Caisse de Recherches. Tous les cas sont examinés individuellement par les commissions. Je crois que j’obtiendrai des dérogations à condition qu’elles soient motivées au point de vue scientifique. Je ne dis pas que ce sera pour des gens dont on ne puisse se passer (car enfin il n’y a guère de gens qui soient vraiment indispensables), mais enfin des gens qui ont une réelle valeur. Ceci pour vous mettre au courant. La choses est à régler avec le Commissariat aux affaires juives.

Pour les société secrètes, la législation n’est pas encore très claire, mais nous avons fait remplir récemment des fiches à tout le monde par savoir si oui ou non ils étaient ou avaient été affiliés à des sociétés secrètes. Il a fallu envoyer à tous les bénéficiaire des papiers que vous avez re- [p. 18] çu comme fonctionnaires. Maintenant, nos dossiers sont à peu près à jour. Il n’y a pas eu d’exécution à faire dans le personnel administratif, et pour les boursiers la question va se poser de la même manière. Vous, Messieurs, vous êtes au courant des grandes questions administratives.

M. Cuvilhier (sic) – Il y a une commission qui s’occupe de cela ?

M. Mario Roque – Est-ce qu’elle fonctionne ?

M. Cuvilhier (sic) – Elle doit fonctionner à Vichy en zone libre parce qu’on m’a cité le cas d’un fonctionnaire qui avait rompu toutes relations avec la Franc-Maçonnerie et avait été autrefois dignitaire.

Le Président – Peyrouton ?

M. Cuvilhier (sic) – Non ; je m’excuse ne pas pouvoir dire son nom, mais actuellement son dossier est transmis à la commission à Vichy, pour savoir si, comme ancien dignitaire, bien qu’ayant rompu les relations avec la Franc-Maçonnerie, il doit être maintenu.

M. Jacob – Nous en avons une dizaine de cas, et même plus parmi nos collègues de la Faculté qui ont été suspendus ou mis à la retraite par application de cette loi. Je vais soumettre à la commission tel ou tel nom en disant : est-ce qu’il travaille, est-ce que vous estimez que… quand (sic) à savoir s’ils ont été rayés à tort ou à raison, cela ne me regarde pas. Ce sont simplement des demandes de dérogations que je vais faire [p. 19] pour des non-aryens et je transmettrai au Ministre.

M. Cuvilhier (sic) – C’est la seule solution.

Un membre du Conseil M. Dunoyer – Il y a des cas singuliers par exemple le cas de Monsieur Desjardins qui a été suspendu et a reçu du Centre une subvention pour la Société de physique.

M. Jacob – Cela c’est d’une façon générale les physiciens de la zone libre qui m’ont demandé une subvention du reste, ridicule. On m’a demandé non pas pour Desjardins, mais pour une société, une subvention.

Un membre du Conseil – C’est lui qui administre et se donne beaucoup d’importance avec cela.

M. Jacob – S’il lui suffit de 1000 ou 2000 francs pour se donner de l’importance… Ce petit périodique, je vous en parle d’autant plus librement que des gens comme Fabry et d’autres m’ont dit : aidez-nous à avoir quelques relations entre nous, et à pouvoir communiquer, ce que nous faisons, car nous travaillons. Desjardins ne touche pas de subvention personnelle du Centre.

Un membre du Conseil – J’ai parlé de subvention pour la Société de Physique.

M. Jacob – Si la Société de Physique ne veut pas de subvention, elle n’a qu’à me le dire. Je viens de citer le nom de Monsieur Fabry. Il ne fait pas partie de sociétés [p. 20] secrètes ; il a été dissidents (sic), et l’est encore à Marseille ; et j’ai eu beaucoup de mal à confronter son activité avec celle de la société d’Optique.

M. Mario Roque – Le fait de travailler pour un périodique pour lequel il touche à son compte et non pas au compte du secrétaire une subvention pour le faire paraître, ne peut pas être assimilé à quelque degré que ce soit à une subvention publique. Vous ne pouvez pas empêché (sic) que s’il y a un travail à faire et un gagne pain à donner à des gens à qui on a pu reprocher ce qu’on voudra, mais à qui on ne peut pas reprocher une défaillance morale ou scientifique, vous ne pouvez pas exiger, qu’ils soient jetés à la porte de partout et ne puissent pas travailler. Ce monsieur ne touche pas pour son compte personnels. Ce n’est pas même à son nom qu’il touche.

Le Président – Et pour les fils d’étrangers ?

M. Jacob – Il n’y a pas de texte ; je n’ai rien. Il y en a quelques-uns. Il y a même des étrangers.

Le Président – Si vous estimez que la dérogation est justifiée, il faut voir avec le Conseil d’État.

M. Jacob – La définition de l’étranger, c’est la définition du non aryen ; elle n’a pas été du reste la même partout. Toutes les fois que j’applique la loi je me fais communiquer le texte. Il faut avoir deux grands-parents étrangers. Pour tout ce qui est fonctionnaire au point de vue juif et fils d’étrangers, c’est réglé.

Alors, il y a la question des aide-techniques pour [p. 21] les juifs et probablement pour les sociétés secrètes ; dans tous les cas cas la commission d’études des affaires juives ne veut rien savoir ; elle ne veut pas que nous ayons des aide-techniques non aryens. On les assimile à des employés fonctionnaires.

Pour les sociétés secrètes la question est moins bien posée : quand (sic) aux fils d’étrangers la question ne se pose pas pour l’administration d’ici ; elle se pose pour nos allocataires. Ces trois questions vont être examinées par les commissions, non pas sur le fond, car cela ne les regarde pas, non pas quant à l’application des lois, mais quand (sic) à la valeur des gens pour lesquels on demande une dérogation.

M. Mario Roque – Je demanderai seulement ceci : nous avons besoin de gens qui produisent. S’il s’agit de gens qui produisent, des gens qui ont une valeur, très bien, mais nous avons aussi des gens qui travaillent à des degrés inférieurs tout de même. Tel boursier ou chargé de recherches ne prétend pas résoudre des problèmes infinis, immenses. Ils faut qu’ils produisent et produisent quelque chose qui ait une utilité, nous sommes d’accord.

M. Jacob – Si on ne donne des dérogations qu’à des gens comme Pasteur… C’est une question de doigté. Je connais les commissions. Dieu Merci ! tous les gens dont on va leur parler sont étonnants. Il va falloir trier cela. Je crois que si j’apporte une liste modérée avec des motifs sérieux pour chaque cas particulier que je soumettrai… Il serait utile que la commission sache d’avance de qui on parlera. [p. 22] Nous allons réunir les commissions une première fois. Je me suis arrangé pour avoir du volant et avoir le lendemain ou le surlendemain une seconde réunion où seront examinées les questions qui paraîtront douteuses. Relativement aux listes je ne demande pas mieux que de les donner un mois avant. Je les donne habituellement la veille parce que pour les Professeurs de Faculté on m’envoie les demandes la veille de la réunion. La discipline des Français est difficile à obtenir et ceux qui la réclament le plus sont ceux la pratiquent le moins.

Le Président – Alors, l’aide aux veuves ?


[1Archives nationales, Pierrefitte-sur-Seine, 19860369/24, séance du 20 mai 1942

[2Archives nationales, 19860369/01, séance du 20 mai 1942