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La longue durée, arme de l’historien ?

lundi 8 décembre 2014, par GGB

Dans un article intitulé « Le Retour de la longue durée. Une perspective anglo-saxonne » à paraître dans les Annales et déjà commenté par Claire Lemercier sur le blog Devenir historien, les historiens David Armitage et Jo Guldi tentent de réhabiliter la longue durée dans l’espoir de permettre aux historiens de se faire entendre du pouvoir. Cet article renvoie à deux chapitres d’un ouvrage récemment publié, The History Manifesto, qui agite la communauté historienne aux États-Unis. Nous ne commenterons pas l’ouvrage mais l’article qui en synthétise les apports essentiels et que l’on peut résumer rapidement.

Après avoir rappelé la conception braudélienne de la longue durée, D. Armitage et J. Guldi font le constat d’un reflux de son usage. Ce dernier s’opérerait dans les années 1970 environ, au profit d’un « triomphe de la courte durée » du fait des évolutions du milieu académique. En effet, la quête des postes aurait nécessité une spécialisation favorisée en retour par l’étude microhistorienne d’objets toujours plus étroits. Toutefois, en abandonnant la longue durée, les historiens auraient perdu l’écoute des décideurs politiques qui y étaient réceptifs, restreignant ainsi leur audience. Depuis les années 2000, toutefois, grâce au développement de nouveaux matériaux ou outils numériques notamment, s’opérerait un retour salutaire à la longue durée permettant à l’histoire de retrouver une dimension politique.

Deux écueils menacent toute réflexion sur la connaissance historique : ne pas tenir compte de l’histoire telle qu’elle se fait et manquer de cohérence dans l’approche conceptuelle. À mon sens, David Armitage et Jo Guldi n’évitent ni l’un, ni l’autre. Dès lors leur défense et illustration de l’histoire, dont on peut partager les conclusions mais pas la démonstration, risque non seulement d’entretenir des débats superflus mais encore de nous faire manquer la tâche, de mon point de vue légitime, qu’ils assignent à l’historien.

 Les faux-semblants de la longue durée

Un des travers de l’historiographie est souvent l’absence de référence à l’histoire en action et aux historiens eux-mêmes. Les courants historiographiques ou les écoles historiques se retrouvent ainsi peuplés d’ouvrages, de manifestes et d’auteurs désincarnés que l’on abstrait de leur contexte. Cette situation est paradoxale alors que les travaux ne manquent pas pour faire une historiographie qui soit, en même temps, une histoire sociale du champ disciplinaire. Dans l’article de D. Armitage et de J. Guldi, cette dimension sociale est d’autant plus absente que la base empirique de leur réflexion est faible, comme l’a déjà remarqué d’ailleurs Claire Lemercier.

Peut-être s’agit-il d’un effet du format format de la publication ? On peut espérer que l’ouvrage des auteurs soit plus riche que l’article où cette lacune est criante, surtout quand est abordée la rupture entre décideurs politiques et historiens. Pour avoir le statut d’un constat, une telle hypothèse supposerait d’être étayée par une approche empirique solide et non par un raisonnement quasiment tautologique ("La longue durée permet de se faire entendre des décideurs, or les historiens ne font plus de longue durée donc ils ne se font plus entendre des décideurs", CQFD). Comme qui dirait, c’est là confondre la logique des choses avec les choses de la logique.

On aborde là le second écueil. En effet, les deux auteurs procèdent à des raccourcis contestables en confondant « courte durée » et microhistoire ou en mimisant la diversité de cette dernière. De mémoire, il me semble bien que l’un des enjeux de l’ouvrage de Carlo Ginzburg, Le Fromage et les vers, par exemple, est de mettre à jour, à travers l’étude de Menocchio, une cosmogonie de longue durée. Dans le même ordre d’idée, le Massacre des chats déborde largement l’événement qu’il analyse. L’approche microhistorienne ne prétend pas s’en tenir au seul événement qu’elle décrit mais elle entend, à travers lui, mettre en lumière des formes symboliques qui la dépasse. Microhistoire et longue durée ne se contredisent pas, loin s’en faut, comme nous le rappellent plusieurs décennies de réflexions sur la relation entre événement et structure dont D. Armitage et J. Guldi ne parlent guère. En outre, le terme de « microhistoire » est certes une étiquette commode dans des textes programmatiques ou dans des cours d’historiographie mais son usage ne saurait faire oublier la diversité des approches microhistoriennes que reflète, par exemple, la controverse sur les « dangers du geertzisme ». Bref, la microhistoire ne saurait être considérée comme le cheval de Troie du court-termisme.

La longue durée est un apport essentiel de l’analyse historique si l’on prend la peine de la définir et de l’utiliser rigoureusement. Cela suppose de ne pas la confondre avec le « long terme » et d’en préciser l’échelle. La longue durée braudélienne est multiséculaire, faut-il le rappeler. Aussi est-il quelque peu dérisoire de savoir si la durée moyenne traitée par des thèses de doctorat augmente ou diminue de 25 ans. En outre, un usage raisonné de la longue durée suppose d’expliciter les modes d’articulation des différentes temporalités entre elles, ce qui n’est guère aisé et renvoie, notamment, aux réflexions sur l’historicisme ou sur les régimes d’historicité. Enfin, contrairement à ce que laissent entendre les auteurs, je ne crois pas que l’on puisse réduire l’efficacité politique de l’histoire à la question de la longue durée.

D. Armitage et J. Guldi n’expliquent d’ailleurs pas pourquoi l’approche de longue durée aurait une portée politique plus importante mais ils se contentent d’insister sur son caractère plus « persuasif ». Faut-il en déduire que l’approche de « longue durée » est plus pédagogique ou idéologiquement plus efficace ? À supposer qu’elle soit empiriquement attestée, la perte d’influence des historiens sur les politiques résultait-elle vraiment de l’abandon de cet outil de communication que constituerait la longue durée ? L’anthropologie ou la sociologie ne sauraient-elles avoir aucune influence politique quand elles privilégient la synchronie (ce qui n’est pas toujours le cas, on le sait) ? Faire de la longue durée le ressort central d’une influence politique de l’histoire me semble discutable.

 Les sciences de l’homme au pouvoir

Poser la question de la contribution de l’histoire à la prise de décision politique en renvoyant à l’usage de la longue durée, c’est restreindre considérablement le problème. Celui-ci charrie un grand nombre d’interrogations que j’ai quelque scrupule à formuler tant elles sont vastes et tant leur ont été apporté des réponses de longue date ! Il me semble que l’on peut scinder ces questions en deux grands ensembles : 1) Les sciences humaines (ou les sciences de la culture, les sciences de l’esprit, les sciences historiques ...) permettent-elles de transformer le monde ? Pourquoi ? Comment ? 2) Au sein des sciences humaines, comment l’histoire contribue-t-elle à transformer le monde ? Le fait-elle ? Si oui, selon quel régime spécifique ? Les réponses à ces questions existent, grâce à plusieurs siècles de réflexions des savoirs de l’homme sur eux-mêmes et elles renvoient à l’idée que l’on ne peut agir qu’en comprenant les ressorts de son action.

Il est certes troublant que ces réponses soient toujours oubliées et toujours redécouvertes, ce qui renvoie à l’épineux problème de la cumulativité des connaissances dans les sciences humaines et, en dernier ressort, à leur caractère herméneutique et à leur réception sociale. Aussi me paraît-il essentiel de savoir comment la connaissance de l’homme par l’homme est prise en compte hic et nunc par les acteurs politiques. Sur un plan théorique, cela suppose de déterminer, à des moments donnés, le rapport entre la logique des sciences humaines et celle du pouvoir. Sur un plan empirique, une telle question invite à situer les échanges de pratiques, de discours et d’acteurs entre le milieu des sciences humaines et celui des décideurs. Là encore, le projet n’est pas nouveau et nous ramène, d’une manière ou d’une autre, à Foucault.

Le devenir incertain du domaine des humanités dans les universités étasuniennes constitue sans doute un motif privilégié pour réinvestir de tels chantiers tout comme l’évolution récente des politiques de la recherche en France et en Europe. On pourrait toutefois manier le paradoxe en se demandant si les sciences humaines n’ont jamais été autant sollicitées par les décideurs, les administrations ou les citoyens. Mais il faut alors se pencher sur les termes de la « commande sociale ». Attend-on qu’elles rendent telle ou telle politique publique, tel ou tel projet « acceptable » ? Attend-on qu’elles permettent d’explorer de nouvelles formes de prise de décision voire de nouveaux modèles de démocratie ? Les politiques ont parfois besoin de comprendre le réel qu’ils sont censés transformer et il arrive que les sciences humaines le leur permettent. Bien entendu, chacun de ces contacts fait courir aux uns et aux autres le risque d’une instrumentalisation qui découle de l’hétérogénéité radicale, en théorie, des ordres politique et scientifique. Cette dernière n’empêche pas cependant les contacts, les emboîtements voire les hybridations qui méritent non seulement de nouvelles études empiriques mais aussi une comparaison systématique dans l’espace et dans le temps.

Bref, le problème de l’efficacité politique de l’histoire ne peut être traité qu’en envisageant la question plus vaste du rôle politique des sciences humaines. Il faut là pratiquer un jeu d’échelles non seulement parce que l’histoire ne se définit que dans un rapport différentiel aux autres sciences de l’homme mais aussi parce que sa perte d’audience est peut-être avant tout celle des sciences humaines en général ou du moins des sciences qui assument pleinement leur caractère idiographique.

Je n’oublie pas, toutefois, la question de D. Armitage et de J. Guldi quant à la place occupée par l’histoire et les historiens dans leur rapport aux pouvoirs. Personnellement, je partage leur souci tout comme je partage, d’ailleurs, leur intérêt pour la longue durée. Appartenant au milieu de l’histoire économique, je reste surpris - et désolé - par la faible incidence qu’a eue la crise financière de 2008 sur le devenir effectif de la science économique et sur son ouverture réelle à l’histoire. Ce énième rendez-vous manqué tient à la rupture que pointent nos auteurs. Je suis intimement convaincu que la perte de conscience historique des décideurs politiques est l’une des causes de la crise mais cette conviction personnelle ne restera qu’une vague hypothèse tant qu’elle n’aura pas été établie empiriquement. Cela passe, encore une fois, par une véritable enquête (qui existe sans doute d’ailleurs) sur ces décideurs, sur leur formation, sur leur degré d’ouverture à d’autres catégories sociales, sur la place de l’histoire dans leur outillage mental, enquête nécessaire pour déterminer les raisons d’un tel blocage. Le court-termisme actuel a une histoire qui peut se nourrir autant de descriptions denses que d’approche de longue durée.

 Pour ne pas conclure

Une histoire de longue durée ne pourra pas permettre, à elle seule, d’exorciser le spectre du court-termisme. Dissiper ce dernier suppose de se réapproprier ou d’inventer un rapport au passé spécifique que les historiens n’ont pas, je crois, la capacité d’inculquer seuls. Pour échapper au court-termisme, il nous faut accepter que nous sommes, pour une part, possédés par notre passé et que ce dernier agit en nous de manière souvent inconsciente. Il nous faut prendre nos distances avec des modèles d’action qui entretiennent l’illusion de l’instantanéité. Il nous faut retrouver un certain sens de l’irréversibilité voire de l’éternité. Et cela, sans tomber dans une nostalgie réactionnaire. C’est un chemin difficile, au bord de la falaise, que l’historien ne peut emprunter seul. Il doit, certes, réinvestir le champ de la longue durée, en explicitant alors comment elle opère au présent. Il doit aussi rester fidèle à sa démarche critique, soucieuse de mettre à l’épreuve empirique les croyances que les hommes peuvent avoir sur eux-mêmes. Il doit, enfin, participer à la promotion de la connaissance de l’homme par l’homme sans créer des distinctions factices et sans user d’amalgames hâtifs que les meilleures intentions du monde ne sauraient justifier.

P.-S.

Le 31 juillet 2015 : ce billet ayant été cité par David Armitage et Jo Guldi dans le dernier numéro des Annales (2015/2), j’ai pris la peine de le relire. Bien m’en a pris puisque j’avais gratifié Menocchio de plusieurs fromages ! Espérant qu’une faute avouée soit à demi-pardonnée, j’ai donc le singulier du titre. J’ai, en outre, corrigé les autres coquilles que j’ai repérées. N’ayant pas lu l’ensemble du numéro des Annales consacré à The History Manifesto, je n’ai rien à ajouter pour le moment.