L’Université de Lille : la mémoire, l’histoire, l’oubli
Dans une récente dépêche de l’agence de presse AEF, il est déclaré que l’Université est engagée « depuis 2022 dans un plan d’assainissement des finances de l’université ».
Une université en redressement : une histoire ancienne
En fait, l’Université de Lille est engagée dans un tel plan depuis ... le début de sa création.
Rappel des épisodes :
La nouvelle Université de Lille, résultant de la fusion des universités Lille 1, Lille 2 et Lille 3 est créée le 1er janvier 2018.
Dès le mois de juillet 2018, l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche (IGAENR) établit un audit identifiant des « difficultés comptables héritées de la période antérieure à la fusion » ainsi qu’« une organisation administrative qui peine à se stabiliser ». [1]
Face à cette situation, en septembre 2018, l’équipe du président d’alors, Jean-Christophe Camart, prépare une « proposition de plan de redressement de l’Université de Lille » Au menu : réduction des dépenses liées au patrimoine, réduction des dépenses d’investissement, rationalisation et maîtrise de l’offre de formation, augmentation des ressources propre et des « sommes perçues », vente de participations, etc.
En février 2019, la Cour des Comptes honore la toute nouvelle université en la mentionnant dans son rapport public. Sa perception du projet est plutôt sévère :
« Répondant à une injonction institutionnelle et non à une réflexion stratégique préalable en matière d’interdisciplinarité de la formation et de la recherche, la valeur ajoutée de la fusion des universités lilloises reste encore incertaine. Les effets de taille ou l’impact sur les classements internationaux ne sont pas démontrés, pas plus, à ce stade, que les bénéfices pour les étudiants et les enseignants-chercheurs. Le label I-SITE n’est pas une fin en soi : il ne peut être que le point de départ d’une dynamique académique et scientifique qui reste à soutenir. » [2]
Parmi ses recommandations, la Cour invite l’Université à mettre en place le plan de redressement envisagé. Tout un ensemble de groupes de travail se lance donc dans la préparation d’un plan de redressement finalement présenté en conseil d’administration le 11 juillet 2019. Entre-temps, l’université a mis en place une campagne de recrutement d’enseignants-chercheurs dite "blanche" c’est-à-dire sans recrutement ou presque.
Une bonne partie de ce plan de redressement est consacrée à la maîtrise de l’offre de formation avec une vision, disons, différentielle des efforts à faire :
« Le seuil actuel moyen de dédoublement d’un TD au sein de l’Université de Lille est de 35 étudiants. Chaque composante peut choisir, dans le cadre des moyens qui lui sont alloués, de son potentiel humain et de ses capacités matérielles, de tenir compte de ce seuil (35 étudiants/TD, seuil en vigueur à ex-Lille ST), de l’abaisser (30 étudiants/TD, seuil en vigueur à ex-Lille DS) ou de l’augmenter (40 étudiants/TD, seuil en vigueur à ex-Lille SHS). »
Déjà, à l’Université de Lille, toutes les composantes sont égales mais certaines sont plus égales que d’autres.
Quoi qu’il en soit, ce petit historique montre bien que l’Université de Lille est originellement dans la difficulté financière notamment parce que l’une des trois universités de Lille, l’Université Lille 1, était déjà dans une situation critique (c’est ce que dit le rapport de la Cour des Comptes). Depuis, l’Université de Lille est devenue établissement public expérimental en 2022 et elle envisage de sortir de cette expérimentation pour devenir un grand établissement en 2028. Si une démarche rationnelle a encore un sens, il serait tout de même intellectuellement honnête de s’interroger sur la soutenabilité d’un établissement d’une telle taille qui s’avère dans une situation exsangue depuis sa naissance. Lorsque les plans de redressement ou d’assainissement se succèdent, la vraie question est de savoir s’il n’y a pas structurellement un défaut de conception.
Du redressement à l’assainissement
En effet, le redressement n’a pas produit ses effets. Pourquoi ?
Tout d’abord parce que la crise pandémique est venue percuter la mise en œuvre de ce plan. Le contrôle de l’offre de formation n’a pas été réellement possible dans ces circonstances difficiles.
À la crise pandémique s’est ajoutée la crise énergétique avec le contre-coup de la guerre en Ukraine. Cela a ajouté des contraintes.
Ensuite, parce que la sous-dotation dont souffre l’Université de Lille n’a jamais été structurellement corrigée. Le Président de l’Université le rappelle périodiquement et l’on espère qu’il sera entendu. Pour l’instant, il ne l’est pas.
Enfin, parce que certaines dépenses sont sans doute discutables. Je n’entre pas dans ce débat car il renvoie à une véritable discussion stratégique que je n’ai pas le temps de mener.
Pour se faire une idée de la trajectoire suivie depuis le début des années 2020, je renvoie au tableau de bord de la plate-forme #DataESR consacré aux finances des établissements.
L’enquête dite "Flash" menée par la Cour des Comptes - de retour à l’Université de Lille - permettra sans doute d’y voir plus clair sur l’aggravation de la situation depuis quelques années. Parmi les points qui seront sans doute évoqués figurera le choix politique de l’établissement de remplacer globalement tous les titulaires enseignants et enseignants-chercheurs partant à la retraite (ce que l’on appelle à Lille, le « un-pour-un »)
Cette politique avait été décidée lors du précédent mandat et n’étant pas tout à fait pour rien dans son adoption, je rappelle qu’elle n’avait d’autre objectif que de mettre fin à la dégradation continue du taux d’encadrement global de l’université [3]. Lorsque les enseignants permanents et titulaires viennent à manquer, ce sont des responsables de formation qui font défaut, ce sont des chercheurs qui ne sont plus là.
Cette politique était tout sauf « aveugle » puisqu’elle permettait de déterminer un volume de postes à reconduire mais qu’elle n’interdisait pas que fussent menés des redéploiements des composantes les plus encadrées vers celles qui l’étaient le moins. C’est d’ailleurs ce qui fut fait, trop timidement peut-être, mais de manière plutôt inédite.
Car c’est bien un « conflit des facultés » qui se joue dans une université sous-dotée. La pénurie n’est pas également répartie et les étudiantes et les étudiants ne bénéficient pas des mêmes conditions d’études. Il en va de même pour les enseignants et les enseignants-chercheurs qui n’ont pas les mêmes conditions de travail.
Quoi qu’il en soit, une analyse rationnelle des problèmes traversés par l’Université de Lille impose de ne pas oublier le passé proche.
Gabriel Galvez-Behar
Un blog irrégulier d’expression personnelle
