Mon année avec Marc Bloch (III) Enseigner Marc Bloch
Depuis plusieurs années, j’ai la chance de pouvoir dispenser un enseignement de master consacré à l’historiographie et à l’épistémologie de l’histoire. Je ne sais pas si les étudiantes et les étudiants vivent cela comme une chance mais ce cours me permet à la fois de développer une approche sociale de l’historiographie - afin d’éviter la présentation d’une liste de courants historiographiques - et d’aborder des questions théoriques - sur l’objectivité, le rapport fait/valeur, sur l’engagement, etc.
Mes recherches estivales sont l’occasion rêvée de bousculer le plan de cours et de mettre Métier d’historien au programme. Avec la perspective de la panthéonisation, il me paraît intéressant que les étudiantes et les étudiants approfondissent leurs connaissances de Marc Bloch et que nous puissions en discuter ensemble. Cela a d’autant plus de sens que nous aurons pu préalablement étudier le Langlois et Seignobos et toute une série de textes et de situations remettant en perspective le Métier, qui n’est pas une œuvre isolée des autres. C’est aussi l’occasion d’exposer mes travaux de l’été et de les partager avec les étudiantes et les étudiants, ce qui fait le sel de l’enseignement universitaire. Enfin, c’est une manière de faire écho aux autres initiatives prises par des collègues de l’enseignement supérieur et de l’enseignement secondaire. Parler de Marc Bloch, c’est ainsi souder pour un temps la communauté des historiennes et des historiens.
Pourtant, malgré ma demande, tous les étudiants n’auront pas lu le Métier. Certains de ceux qui l’auront fait auront parfois été déçus par le style trop sinueux ou par les développements trop complexes. Cela donnera d’ailleurs lieu à une discussion sur le style de Marc Bloch, que j’affectionne particulièrement, en tant qu’amateur de phrases longues. Je dis que j’aurais dû les amener à découvrir Marc Bloch par un texte plus saisissant et je leur conseille, voire je leur prescris, tout en étant conscient du peu d’efficacité de mes ordonnances, le détour par l’Étrange défaite. Comme je le ferai avec insistance au cours de plusieurs séances, je sens les regards et les commentaires se faire un peu moqueurs. Mais, n’hésitant pas à camper le personnage du professeur qui radote, je ne renoncerai pas à me répéter et j’espère très sincèrement que certains auront fini par lire ce témoignage de 1940.
L’engouement autour de Marc Bloch permet aussi de suggérer aux collègues une petite initiative collective. Nous consacrerons ainsi plusieurs séances d’un séminaire d’histoire européenne à Marc Bloch. Après tout, ce dernier ne s’était-il pas porté candidat au Collège de France en proposant une chaire d’histoire comparée des sociétés européennes ? À tout seigneur, tout honneur, nos collègues médiévistes seront en première ligne : Chris Fletcher avec Les Rois thaumaturges et le « médiéviste complet » que fut Marc Bloch sera évoqué par Charles Mériaux qui invitera également Florian Mazel à présenter son ouvrage dirigé avec Yann Potin, Marc Bloch, l’histoire en résistance. Même si les contraintes d’emploi ne nous permettront pas d’assister aux séances organisées par nos collègues, les étudiantes et les étudiants auront au moins pu profiter d’un enseignement chevauchant les périodisations canoniques.
Marc Bloch et l’histoire économique
Avec mon collègue et ami Matthieu de Oliveira, nous n’oublierons pas Marc Bloch, historien économiste. Successeur d’Henri Hauser sur la chaire d’histoire économique de la Sorbonne à partir de 1936, Marc Bloch prit bien évidemment son rôle au sérieux. Là encore, mon détour estival aux archives me permet d’enrichir l’enseignement. Bloch était un lecteur d’économie, particulièrement intéressé par l’histoire monétaire. Il était aussi conscient de la myopie historique dont les acteurs économiques pouvaient souffrir à propos de leur propre passé. Il note ainsi cette citation d’un ouvrage de l’économiste André Philip :
« Lorsque les entreprises américaines, après 1918, prirent l’habitude d’établir l’index de leurs fluctuations cycliques particulières, afin de le comparer avec l’index général des industries et recherchèrent, dans ce dessin les séries représentatives des différents aspects de l’affaire (production stocks commandes, prix des matières premières, salaires, chiffres de vente), elles ne purent que rarement remonter plus haut que 1914 » [1]
À la prévalence du court-terme, Marc Bloch oppose la compréhension dans la longue durée. Dans son article « Culture historique et action économique : à propos de l’exemple américain », il affirme ainsi :
« L’École commerciale de Boston enseigne l’histoire : frappante leçon pour les établissements de même nature qui, chez nous, si je ne me trompe, laissent, pour la plupart, complètement de côté toute étude historique. Mais cette histoire, elle la commence au moyen âge génois : qu’en penseront ces pédagogues qui se croient « modernes » parce qu’ils prétendent réduire à un demi-siècle en arrière de nous la portion du passé dont seule, à leur gré, la connaissance importerait à l’intelligence du présent ? » [2]
L’histoire économique n’autorise donc aucun réductionnisme, ni chronologique, ni thématique car il s’agit toujours de faire de l’histoire pour mieux comprendre le changement. Cette leçon de Marc Bloch reste toujours vivante et le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre est de continuer à l’enseigner.
(A suivre : Marc Bloch après Marc Bloch)
Gabriel Galvez-Behar
Un blog irrégulier d’expression personnelle
