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Sur l’annulation d’un colloque au Collège de France
lundi 10 novembre 2025, par
Par un communiqué dominical, le Collège de France a annoncé l’annulation du colloque « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines" qui était prévu les 13 et 14 novembre. Après avoir rappelé "la stricte neutralité de l’établissement au regard des questions de nature politique ou idéologique », le communiqué mentionne la liberté de chacun de ses professeurs dans l’organisation de ses colloques, une liberté qui, selon le communiqué, ne saurait être ignorante d’un certain nombre de principes comme la « sérénité des débats » ou la « pluralité des analyses et des perspectives ».
Pourtant, à la lecture du communiqué, c’est au nom de considérations de sécurité et d’ordre public que l’administrateur du Collège de France semble avoir annulé cette manifestation. Il faut pourtant rappeler que lorsque l’université Paris-Dauphine avait annulé une conférence de Jean-Luc Mélenchon et Rimah Hassan en avril 2024, qui ne sont pourtant pas des universitaires, le tribunal administratif de Paris avait suspendu cette décision et le Conseil d’État avait globalement confirmé ce jugement [1]. Il serait intéressant de voir comment se positionnerait la juridiction administrative par rapport à l’annulation du colloque au Collège de France, même si le caractère tardif de la décision ₋ moins d’une semaine avant la tenue prévue du colloque ₋ rendrait sans doute ineffectif tout recours.
La décision du Collège de France a été commentée sur les réseaux sociaux par le ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. M. Baptiste affirme « avoir porté auprès de l’administrateur du Collège de France au cours des derniers jours » la nécessité de défendre « un débat libre, respectueux et pluriel ». La décision n’est donc pas saluée au nom de considérations d’ordre public mais au nom d’un jugement a priori sur la qualité du débat et de sa pluralité. Ce n’est pas faire injure faite au ministre que de penser que sa position a pu être inspirée par d’autres prises de position au cours de la polémique qui s’est étalée dans certains médias et sur les réseaux sociaux. Toutefois, en l’absence d’autres éléments connus, comment ne pas voir dans cette démarche, qui consiste à interdire une rencontre scientifique sur la base d’un procès d’intention porté par un mouvement d’opinion publique, autre chose qu’une censure ?
S’il fait appel à certains chercheurs indépendants voire militants, le colloque repose sur la participation de nombreux chercheurs et universitaires provenant d’institutions scientifiques reconnues. Le parti pris de son programme, que l’on ne peut nier, autorise-t-il son interdiction au nom du respect du pluralisme dont le ministre ou l’administrateur du Collège de France seraient les garants auto-désignés ? Sauf à ce que d’autres éléments soient entrés en jeu, les justifications données, tant par le ministre que par l’administrateur, la première apparaissant en fait comme la raison réelle de la seconde, ne tiennent pas et consacrent une entrave à l’indépendance de la recherche et de l’enseignement supérieur dont elles se prévalent pourtant.
Le rappel de la neutralité du Collège de France par son administrateur confond plusieurs éléments qui mériteraient d’être clairement distingués. La neutralité institutionnelle est une chose ; la supposée neutralité individuelle des universitaires et des chercheurs en est une autre. À cet égard, il convient de rappeler que non seulement la neutralité institutionnelle a toujours été débattue dans le milieu académique - notamment aux États-Unis lors de la guerre du Vietnam - mais encore ses critiques ont souvent été faites au nom de la liberté académique individuelle. En 1971, l’économiste Fritz Machlup, ancien président de l’American Association of University Professors, se prononçait en faveur de la neutralité institutionnelle : pour lui, toute position politique prise par une institution scientifique était susceptible de constituer une pression pour les membres de cette institution en désaccord avec la position prise. Dans le cas du colloque du Collège de France, au nom du principe de neutralité institutionnelle, c’est bien la liberté académique d’universitaires et de chercheurs qui a été battue en brèche.
L’argument de l’indispensable respect du pluralisme ne tient pas non plus. Si l’on devait réunir, à chaque colloque consacré à un sujet donné, un représentant de chaque école de pensée ou de méthode, tous les amphithéâtres du Collège de France n’y suffiraient pas ! Qui, d’ailleurs, les désignerait ? En fait, il est fréquent que des chercheurs d’une même obédience se réunissent ; le pluralisme du débat se joue ailleurs. En l’espèce, la volonté d’organiser le colloque à huis-clos, évoquée par l’Administrateur dans son communiqué, allait précisément à l’encontre de la pluralité souhaitée puisqu’elle empêchait tout contradicteur d’assister au colloque et d’y intervenir comme le permet généralement ce type d’événements scientifiques. Peut-être l’Administrateur du Collège de France craignait-il des débordements mais la décision, déjà évoquée, du Conseil d’État, offrait des pistes pour les éviter. Est-il possible d’annuler toutes les rencontres scientifiques au motif qu’elles peuvent susciter des remous ? Céder à la pression, c’est accepter l’emprise politique sur les institutions scientifiques. On ne peut pas légitimement s’en émouvoir pour certaines manifestations et pas pour celle-ci.
Cet épisode constitue une entrave à la liberté académique et à l’indépendance de la recherche et de l’enseignement supérieur. Il n’a rien à envier aux pressions que subissent parfois d’autres manifestations scientifiques mais ce dernier est plus grave car il est endossé par le ministre qui devrait être le garant de ces libertés. Un régime autoritaire trouvera là un utile précédent. Cette situation doit inciter les universitaires et les chercheurs à se saisir eux-mêmes de la question de la liberté académique. Le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche, le Conseil national des universités ou le Comité national de la recherche, instances collectives dont la composition repose essentiellement sur des bases électives, constituent une meilleure garantie d’indépendance par rapport au pouvoir. Elles devraient être le lieu d’une définition résolue de la liberté académique, par et pour celles et ceux qu’elle concerne directement.
PS : [10/11/25 - 18h10] Il est indispensable de lire le communiqué conjoint de la Chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et du Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris.
Les organisateurs du colloque insistent sur leur souci d’assurer la pluralité des points de vue scientifiques. Contrairement à ce que je pouvais laisser penser du fait de mon ignorance de ce champ scientifique, ces chercheurs ne relèvent pas d’une "même obédience". Cela montre que les conditions du débat scientifique étaient sans doute mieux réunies pour ce colloque que pour beaucoup d’autres.
Tout cela rend encore plus insupportable l’annulation de ce colloque dont il conviendrait qu’il se tînt.
Gabriel Galvez-Behar