Mon année avec Marc Bloch (II) Le travail sur le métier

, par GGB

Les vacances sont souvent propices aux travaux de recherche. En disant cela, il ne s’agit pas de mettre en avant l’abnégation des universitaires qui travailleraient tout le temps mais de rappeler que la recherche réclame de la disponibilité d’esprit que la bureaucratisation de la vie académique n’a cessé d’étouffer depuis quelques années. On ne peut pas aller aux archives entre deux réunions, en bibliothèque entre deux visios et, on ne peut pas lire attentivement un livre entre deux messages électroniques. La fin du mois de juillet est donc un moment propice pour mettre un petit travail de recherche sur le métier.

Mon idée de départ est d’analyser l’Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien selon une double comparaison : une comparaison entre le Métier et les autres écrits de Marc Bloch consacrés à la méthodologie de l’histoire, d’une part, une comparaison avec d’autres écrits de méthodologie, à commencer par le fameux Langlois et Seignobos, dont le manuel a été la référence pour des générations d’étudiants d’histoire au début du XXe siècle. Mon intérêt pour Seignobos m’a poussé à aller voir ses papiers aux Archives nationales car je considère que l’histoire intellectuelle ne doit pas se contenter d’analyser les œuvres et que des sources, pour ainsi dire, latérales peuvent être parfois utiles pour les comprendre [1].

Notes sur Marc Bloch
Extrait de mon cahier de notes. Deux pages sur Marc Bloch.
Gabriel Galvez-Behar

Parallèlement, je lis des livres sur Marc Bloch et j’en achète aussi. On entre dans la phase obsessionnelle de la recherche où tout finit par tourner autour de son objet. À la maison, j’accuse tout le monde d’avoir fauché mon exemplaire Folio Gallimard de l’Étrange défaite (alors que je l’ai dans deux autres éditions et que je ne l’ai probablement jamais acheté dans cette version-là). En vacances, Marc Bloch devient un sujet de plaisanteries et de discussions, qui vont émailler toute l’année.

De retour de notre lieu de villégiature, je décide de retourner aux Archives nationales pour aller voir le fonds Marc Bloch. Ce qui m’intéresse, ce sont les dossiers qui renferment les manuscrits du Métier ainsi que les dossiers thématiques que Marc Bloch avait constitués durant sa carrière pour mener ses recherches. Plusieurs dossiers sont consacrés à la méthodologie. Si Marc Bloch a été séparé de ses instruments de travail pendant la Seconde Guerre mondiale, ces dossiers permettent toutefois de reconstituer son "outillage mental".

Archives nationales - 21 août 2025 - 8h52
GGB

Le 21 août 2025, je me retrouve donc à Pierreffitte-sur-Seine face aux dossiers de Marc Bloch. L’histoire consiste à penser le passé grâce à la connaissance de ses traces. Le rapport à ces dernières est toujours particulier, c’est le fameux "goût de l’archive", qui, pour moi, est vraiment le sel du métier (ce n’est pas le cas de toutes les historiennes et de tous les historiens, ce qui, quand on y réfléchit, est parfaitement légitime mais ce qui comporte, cependant, des conséquences). Toucher les archives de Marc Bloch, c’est établir un contact indirect mais sensible avec lui. Les lire, c’est mieux comprendre sa méthode d’écriture (ses manuscrits sont souvent des palimpsestes). Entre la version publiée de certaines lettres de sa correspondance avec Lucien Febvre et la version originale, il y a toute la différence d’une présence créée par la graphie. Nous sommes aussi les traces que nous laissons.

Les archives de Marc Bloch aux Archives nationales ont cependant cette particularité qu’elles ne peuvent pas être photographiées sans l’autorisation de la famille. La demander retarderait d’autant mes dépouillements. Je procède donc à l’ancienne : par prise de notes. Je suis particulièrement attentif aux fiches de lecture de Marc Bloch. Elles me permettent de documenter sa conscience philosophique que Raymon Aron, par un jugement trop rapide, pensait inexistante [2]. D’autres pistes de recherche sont ouvertes : j’y reviendrai.

Je dirai ailleurs un mot sur les sources d’une histoire de Marc Bloch mais ce petit passage aux archives, suivi par un autre la semaine suivante, m’a largement permis d’enrichir mon analyse du Métier. J’ai dans ma besace de quoi rédiger l’article qui ne cesse de déborder la limite, heureusement indicative, qui m’avait été suggérée. Pour une fois, je respecterai à peu près la date de livraison. Cela tombe bien : la rentrée arrive.

(À suivre)

Notes

[1Ce qui n’est pas une démarche originale, cela dit.

[2Peter Schöttler, dans sa toute récente biographie intellectuelle, a tordu le cou à ce jugement